31 mars 2009

Pape, stocks-options des patrons, morale…ruptures et incompréhensions

hortusconclusus.jpgLe monde m’a rarement semblé aussi fracturé et chaotique que ces derniers temps. Il y a les faits, hausse du chômage, faillites, déficits en chute libre, mouvements sociaux partout sur la planète. Il y a le sentiment d’injustice, de trahison, une perte de confiance et des repères grave et profonde.

Et dans ce monde déboussolé, je ne suis pas certaine que les prescripteurs d’opinion jouent leur rôle de réassurance.

ALeqM5g_r2XI9JFxQvUQM3twbkx-aID00w.jpgCommençons par Benoît XVI et les déclarations prononcées au cours de son voyage en Afrique. Cette visite illustre bien le déboussolement du monde. Alors que les peuples réclament de la morale, un cap éthique clair, des valeurs, et que le Pape plus que quiconque peut leur offrir, ce dernier suscite l’incompréhension et la haine.
Benoît XVI a d’abord commis une erreur de communication magistrale, preuve que religion et communication, surtout dans un monde ultra communicant cohabitent difficilement.
Ce Pape est un intellectuel, un mystique, un guide spirituel, ce qui fait dire à certains qu’il est « déphasé » (Guy Gilbert). Mais rentrer dans le grand circus de la communication, c’est abandonner ses habits de mystique, c’est changer profondément son être tout entier. C’est aussi entrer dans le relativisme, dans le consensus, dans la séduction des fidèles. Impossible pour la Curie. Et c’est bien cela qui créé le hiatus avec la société, y compris au sein des catholiques.
Ce sont précisément les paroles de Guy Gilbert, le prêtre des loubards, qui m’ont le plus touchées. Il reconnaît ce déphasage, mais il reste dans l’obéissance au message du Pape. Dans la bouche de Guy Gilbert, les paroles sont limpides : le Pape trace un idéal, une sexualité fidèle et humanisée, mais comme nous sommes pêcheurs et que le sida tue, ne pas se protéger est criminel. Comme le dit Monseigneur Di Falco : « La foi est un acte libre. Il s’agit d’éclairer les consciences et non de décider à la place des autres. ». Ce sont ces paroles, empreintes de réalisme mais aussi d’humanité et d’exigence que les catholiques auraient voulu entendre.

Jean-Paul II n’a jamais dérogé de sa ligne d’exigence sur la contraception, l’avortement, le préservatif, le génome, les PMA…mais curieusement, il n’a pas suscité les mêmes incompréhensions. Sa ligne est critiquable, et abondamment critiquée mais il avait une façon de se placer en communion avec le monde que Benoît XVI n’a indéniablement pas.

Si j’osais un conseil, le Pape aurait pu s’en tenir à un discours sur la sexualité humanisée et à mettre l’accent sur l’accueil et le suivi des malades (qui sont le fait, pour plus du quart en Afrique, de communautés religieuses). En communication, il faut raisonner cibles et messages. Dans les deux cas, l’échec est patent.
La cible d’abord. Au Cameroun, le message est passé largement inaperçu. 5% de la population est infectée, la sexualité y est très libre, la prévention et le dépistage faibles. Une sage-femme en mission au Cameroun témoigne : « la plupart des femmes ne sont pas dépistées. Elles pensent que le sida se trouve dans l’eau ou la nourriture. Et si elles sont dépistées, elles demandent au marabout de leur jeter un sort ». La polygamie est la norme et est organisée par les femmes elles-mêmes. Quant au préservatif, soit il est trop cher, soit il est mal utilisé.
La cible n’a clairement pas été atteinte par le message : ce sont les pays développés qui ont réagi vivement.
Quant au message, il a été au pire mal compris, il est au mieux inaudible par les populations africaines.

Ce sont les mêmes détracteurs du Pape qui réclament la tête des « patrons voyous ». La demande de morale n’a jamais été aussi forte, parce que, plus que les fondamentaux macro-économiques, ce sont les valeurs de confiance et d’égalité qui sont violemment remises en cause.

10429.jpgMais la tentation du bouc émissaire ne fait pas honneur à la France. Depuis plusieurs semaines, c’est une vraie chasse aux patrons qui est engagée. Au delà du cas légitime des entreprises aidées par l’Etat ou qui licencient, le « mur de l’argent » occulte tout ce qui contribue positivement à la relance de la France, les actions volontaires et positives d’un gouvernement qui préfère pourtant hurler au loup ! Malgré un « recadrage » du Président à Saint Quentin sur les valeurs de la droite (liberté, travail, réussite), l’hallali a repris de plus belle.
Et de bêler de concert avec la gauche : Ségolène Royal a donné à nouveau dans une caricature indigne, fustigeant les « richissimes prédateurs » contraire à la « fraternité », son nouveau gimmick dont on ne comprend pas très bien le sens, si ce n’est qu’il a des relents de 1789 et çà, çà flatte l’électeur. Pour une fois, elle est d’accord avec son ex, qui lui non plus n’a pas peur du ridicule en annonçant vouloir caper les rémunérations des patrons à 400.000 euros par an (pourquoi ce chiffre ?) ! Quant à sa proposition d’interdire les stocks-options, on est dans le néo-marxisme irréaliste, et ça n’aide vraiment pas à sortir par le haut.
Quel intérêt dans la crise de montrer du doigt les patrons ? Satisfaire une envie d'égalité sans que cela change rien à la situation des Français ? Ce sont les jeux du cirque : pas digne d’une « grande » démocratie !

Fracture, rupture, chaos…difficile, même avec les épaules larges et le courage d’un Sarkozy ou d’un Obama de tracer des lignes claires dans le brouillard. Toutes les périodes troublées ont conduit à donner en pâture au peuple des coupables. Ne versons pas dans cette tentation rétrograde et inutile. André Comte-Sponville l’a dit dans son dernier livre Le capitalisme est-il moral ? : le capitalisme est amoral, au sens philosophique du terme. Ne comptons pas sur le capitalisme pour être moral, ni sur la politique pour nous tenir lieu de morale. Mais sur notre responsabilité individuelle.

Photos:
Anselm Kiefer, Hortus Conclusus, Louvre
Visite du Pape Benoit XVI à Luanda, mars 2009
Parodie des jeux du crique, mosaïque de la villa Casale en Sicile

27 octobre 2008

Le (faux) retour du Colbertisme

Je lis avec étonnement un article de The Economist intitulé: Re-Bonjour, Monsieur Colbert.

Le propos est moqueur, limite dédaigneux pour cette "pauvre France engluée dans un dirigisme d'un autre âge". L'auteur nous ressort les vieilles lunes de Bull, du Crédit Lyonnais et remonte même aux nationalisations du début de l'ère Mitterrand. Bien entendu, les récentes mesures prises par la France renforce le propos. What's the French for "dirigiste" said Bush ? Ha.Ha.Ha. Et se moquer le retour d'un certain dirigisme "à la française" dans l'économie américaine, mais sous des formes cocasses, comme la suppression des bonus des meilleurs.

Etonnant de voir que la compréhension mutuelle de deux mondes, la France et l'Amérique, n'a pas beaucoup progressé, y compris dans ses sphères les plus éclairées et que le combat des libéraux contre les dirigistes a tout du dialogue de sourds.

colbert.jpgCette vision de la France, pour secouante qu'elle soit, nous oblige néanmoins par jeux de miroirs à nous interroger sur notre modèle économique. La France n'a jamais été libérale et il est peu probable ou souhaitable que le modèle soit implémentable chez nous. Souvenez-vous de l'ephémère passage d'Alain Madelin au gouvernement Juppé. Son "libéraux toute" n'a pas franchement plu et il a fait long feu. Nicolas Sarkozy l'a bien compris, qui, bien que décomplexé d'admirer le modèle américain, s'est bien gardé d'envisager le répliquer en France.

Ce qui est plus inquiétant, c'est que ce pseudo-dirigisme semble bien convenir en temps de crise et signifier au fond plutôt le repli sur soi qu'une véritable politique économique d'innovation et de croissance. Un syndrome Ligne Maginot bien connu de la France...Dès le début de la crise des subprimes, la communication gouvernementale était orientée en ce sens: nous ne sommes pas touchés directement, parce que nos fondamentaux sont bons, certes, mais aussi parce que notre économie n'est pas si ouverte que cela.
Autre reflexion de l'article: à protéger nos industries, on en oublie les fondamentaux du processus de destruction créatrice et on ne favorise pas l'émergence des champions de demain. Lire les deux étagères de rapports et études soulignant la faiblesse de la politique d'innovation française.
Oui, je sais, on ne rassure pas des ouvriers en chomâge technique avec Schumpeter...du difficile art de la politique de concilier vision à long terme et emplois à "sauver".

Revenons à Colbert. Ministre visionnaire de Louis XIV, il est le premier à avoir formalisé et mis en oeuvre la politique de "champions nationaux". On n'a pas fait mieux depuis 300 ans...Pour autant, le maintien d'un tissu industriel, là où d'autres pays du continent européen ont fait le choix de la désindustrialisation pour les services, reste un axiome fort de la politique économique française. C'est un choix, qui est une part de notre modèle social, au même titre que notre fiscalité ou notre système de redistribution des revenus.

L'ensemble laisse un goût amer. Les tenants du patriotisme économique se frottent les mains. Ils feraient mieux de penser à la suite. L'après-crise. Ou comment après avoir réduit la voilure pour affronter le gros temps, on repart, spi au vent.