02 octobre 2011
L'amour et les femmes : Finkielkraut contre Bruckner.
Dans un récent ouvrage «Le mariage d'amour a-t-il échoué ? » (Grasset), paru en 2010, Bruckner, après d’autres, nous détaille sa vision désabusée de l’amour, comme un sentiment nécessairement intermittent et surtout parfaitement soluble dans le mariage. Dans une perspective résolument sociologique et philosophique, Bruckner analyse notre époque du consommable, la banalisation de la séparation, les diktats de la jeunesse et du bonheur obligatoire. Le plaisir, qui s’est érigé contre l’ordre bourgeois, s’enfonce dans l’impasse des relations éphémères et de la perte du lien. Un tableau noir, partial, biaisé, une parole complaisante, qui s’est bien exporté dans le petit milieu médiaticos et, il faut le dire, une vraie faiblesse dans l’analyse avec des phrases creuses du genre « Dans les sociétés occidentales, le sentiment amoureux reste un explosif qui nous saute au visage ». Mouais.
Luc Ferry, n’avait pas fait mieux avec « la révolution de l’amour », une bavouille bâclée doublée de considérations plus que douteuses sur les différences « biologiques » entre hommes et femmes. Bref, c’était ce que les éditeurs appellent une rentrée thématique (traduisez un thème bien « market » qu’on va vendre).
A rebrousse-poil Alain Finkielkraut, sans que ce soit pour autant une forme de réponse à Bruckner, et bien qu’ils aient commis ensemble en 1977 « le désordre amoureux », nous emmène pour sa part dans un magnifique voyage à travers la littérature de l’amour dans « Et si l’amour durait ? » chez Stock (sorti le 28 septembre 2011). J’avoue que j’avais rompu avec Finkie au moment où il a pris des positions révoltantes sur DSK et Polanski. Son conservatisme s’arrêtait là où commence mon féminisme. Mais je dois dire que ce dernier livre m’a réconcilié ; il n’est jamais aussi bon que quand il fuit les prises de position désordonnées pour ne garder qu’une rigueur doctorale et nous faire partager son immense culture.
Finkielkraut ne croit pas que la force et la durée du lien amoureux soit amoindri par les codes de notre époque. Il veut croire au lien qui dure et il convoque pour cela les classiques, avec des voyages dans le temps inédits (Annie Ernaux et Sollers convoqués au chevet de « La princesse de Clèves » ou Roth et Kundera). Utilisant l’anthologie en forme de méditation philosophique, il exprime une forme de pudeur déontologique, une grande modestie face aux puissances de l’amour ; là où il aurait pu nous assommer de doxa, il nous transporte en lecteur clandestin et étonné, au sens pascalien.
Jean Birnbaum dans le "Monde des livres" note aussi que la promenade littéraire de Finkielkraut est une déclaration d’amour à la littérature, car « ce qui est appelé à durer, c'est l'amour de la littérature, l'alliance scellée avec elle, la promesse de lui rester fidèle. ».
Mon chapitre préféré : la « Princesse de Clèves ». Il y décrit notre incompréhension, le quasi haut le cœur que l’on ressent lorsqu’elle persiste à rester loin de l’homme qu’elle aime. Citant à l’appui Claude Habib et Philippe Sollers il ne fournit pas de réponse péremptoire, il nous emmène par la main dans le jardin de Madame de Clèves avec toute la modernité de nos envies satisfaites, et nous confronte à son « dolorisme inadmissible ».
Je referme le livre et je voudrais relire Zweig, Thomas Mann et Stendhal.
Saisissant tout autant que Bruckner, si ce n’est mieux et de manière plus subtil, l’air du temps, il n’en fait pas moins un temps où la puissance des sentiments pourrait continuer à soulever les cœurs dans l’éternité.
(crédits photos : le JDD)
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01 juin 2011
De l’utilité du scandale
L’éditorial de Nicolas Demorand dans Libération du 30 mai est particulièrement inspirant. Je suis heureuse de voir que l’on s’attarde moins sur les détails sordides des affaires DSK et Tron et plus sur ce qu’elles peuvent éclairer (d’une « lumière crue ») utilement de l’avenir.
L’engouement suscité par la pétition du collectif Osez le féminisme et une certaine omerta, largement entamée, du monde politique nous donnent à espérer qu’il y aura un avant et un après. En effet, Demorand note que « [Les plaintes déposées] jettent une lumière crue sur des situations naguère jugées équivoques ou sans intérêt. Elles remettent les mots en face des choses : non pas libertinage mais harcèlement ; non pas gaillarde gauloiserie mais agression sexuelle ; non pas virilité débordante mais abus d’autorité sur des femmes ». De quoi moucher les poseurs des plateaux et des dîners en ville qui vous assènent leur pseudo-libération sexuelle personnelle comme un moto, auto-justifiant leur autorité à dire ce qui est bien et mal, mais aussi et surtout leur immense tartufferie, d’avoir couvert, vu sans dénoncer, voire pratiqué la bêtise du machisme ordinaire, jusqu’à la souffrance de l’autre parfois.
On s’en voudrait d’ouvrir une guerre des sexes. Certaines appellent à un féminisme sans victimisation, vieille rengaine d’un féminisme élitaire à la Hélène Cixous, tentative louable d’en finir avec le dominant-dominé. Pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit encore et encore. Elle était en préfiguration dans les déclarations d’amour d’Apollinaire à Lou : « O portes, ouvrez-vous à ma voix, Je suis le maître de la clef ». Apollinaire confond l’amour et la guerre. Il a de nombreux héritiers !
On aimerait pouvoir ne pas se réjouir d’en voir quelques uns payer pour tous ceux qui ont échappé à la justice. Ce qui se produit dans l’espace politique, ce voile soudainement déchiré à l’opinion sur des pratiques d’un autre âge est une forme d’illustration du despotisme démocratique, décrit par Tocqueville*. Lorsque les idées libérales (au sens philosophique de la tolérance) sont entravées par la domination d’une caste, l’espace démocratique s’étouffe. Ouvrons les yeux sur le fait que la classe politique n’a jamais eu réellement l’intention d’incarner une égalité porteuse de sens, soit qu’elle asservisse littéralement les femmes de son entourage, soit qu’elle promeuve des femmes médiocres, parce que dénuées d’ambitions menaçantes, au non d’une parité de pacotille.
Une nouvelle ère démocratique ?
Au delà du scandale, cette affaire pourrait-elle préjuger d’une forme de moralisation des rapports hommes – femmes, mais plus largement inspirer la classe politique sur sa rigueur personnelle dans son rapport au travail en général, au delà de la simple question du respect dû aux autres, homme ou femme ?
Comme avait vu juste de Gaulle, qui a dit en 1963 : « Etre insoupçonnable, ce n’est pas seulement n’avoir pas commis de faute grave ; c’est ne pas prêter le flanc à un quelconque soupçon de défaillance », (cité par L’Orient-le Jour dans Courrier International) ! Cela suppose de se montrer irréprochable dans ses moindres actes, y compris ceux de sa vie privée. Entendons nous bien : quand on brigue la magistrature suprême, le « droit à la vie privée » n’a pas de sens : on est un personnage public, jusque dans les moindres détails de sa vie. Je ne comprends toujours pas cette fierté française de respect de la vie privée des hommes publics. Aujourd’hui, elle prend plus que jamais la forme d’une connivence insupportable, d’une complicité honteuse. Rien de plus.
Dans cette affaire, il s’agit aussi de gérer l’héritage mai 68 et ses conséquences pour les femmes. Si le meilleur en est sorti - la contraception de l’IVG, l’indépendance financière et affective, certaines formes de libération des femmes-, il a aussi permis le pire – le « jouir sans entrave » qui annonçait la misère affective, le divorce « facile », souvent à la défaveur de la femme, la justification de comportements inacceptables, comme les pratiques douteuses d’un Cohn-Bendit, ou des sexualités plus ou moins subies et de nouvelles formes d’oppression des femmes, à mesure que celles-ci gagnaient du pouvoir dans la société.
Non, la liberté sexuelle n’a pas permis d’atteindre l’égalité réelle. Les socialistes français seront bien en peine de porter ce concept en bandoulière désormais, y compris les deux égéries du parti socialiste qui ont fait montre dans leurs premières réactions à l’affaire DSK, de l’odieux cynisme de leur ambition déçue de voir le colosse aux pieds d’argile s’effondrer avec leurs espoirs de croquer un peu du pouvoir.
Je voudrais bien que cette révolution ne se limitât pas au monde politique…Demandez aux femmes ce qu’elles pensent des relations hommes-femmes en entreprise ou dans l'administration: c’est bien plus agréable de travailler pour un BPF** que pour un mâle alpha assoiffé de conquêtes. Y aura-t-il un effet de contagion ? Il faut le souhaiter.
*Tocqueville a d’ailleurs publié en 1833 avec son ami Gustave de Beaumont un rapport intitulé Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France !
**Bon Père de Famille, notion bien connue des juristes.
01:15 Publié dans Post-féminisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
31 janvier 2011
Destroy your business
Monde globalisé chaotique, monde des affaires secoué, ces derniers mois n'ont pas été les plus simples pour la planète business. Dans une précédente note, j'indiquais que "quand la mer descend, on voit qui nage sans maillot de bain". La crise a été un révélateur cruel de ses businesses en crise profonde de modèle.
Plusieurs grandes et petites aventures sont arrivées dernièrement dans le microcosme et m'inspirent cette note : comment les décideurs, naturellement averses au risque réagissent-ils quand "business is destroyed", c'est à dire quand il se produit un évènement imprévu (ou qu'ils n'avaient pas voulu voir venir...) qui remet en cause leurs plans, leur stratégie, leur business modèle, leur emploi même.
Comme le dit le boxeur Mike Tyson (!) : "You have got a strategy, until you get punched". Cela peut-être un tsunami ou une crise politique sur vos marchés, un concurrent qui sort un produit qui sature le marché ou vous évince (dans l'informatique), une réglementation qui condamne votre business (les sacs plastiques), une crise de réputation (Guerlain)...
La première qui m'inspire ce commentaire, c'est Françoise Gallimard, qui scie tranquillement la branche sur laquelle elle est assise en affirmant sa répulsion pour le livre numérique. Comme souvent, les éléphants blancs seront les derniers à voir le mur qui arrive, sans tenter de changer leur vision. Résumons. Les éditeurs comme les libraires tiennent un système qui leur assure des rentes. Le secteur souffre (tout comme la presse écrite) et les quelques blockbusters peinent à tirer la cohorte des petits tirages. Ecrivain moi-même, j'ai bénéficié pour un livre que j'ai mis deux ans à écrire d'un gentil 10% des droits d'auteur sur un aussi gentil petit tirage et aucune marge de manœuvre sur la distribution de mon livre. En édition numérique sur un site d'éditeur online, j'aurais pu monter jusqu'à 30%. Si j'avais publié mon livre en auto-édition sur Internet, je m'arrogeais 100% de droits d'auteur.
La vision des éditeurs et des libraires est romantique. Elle va de pair avec les bobos du 6eme qui se plaignent du remplacement des librairies par des magasins de fripes. Mais elle ne reflète pas la réalité d'un monde qui recèle aussi des potentialités.
Pour les publications économiques encore plus, le numérique s'impose. Je suis à l'étranger, j'entends parler d'un livre qui concerne mon sujet/mon business, je le lis sur ma tablette. Aujourd’hui, je dois encore aller sur xxx.com, et attendre au moins une semaine que mon livre arrive chez moi, (sans parler du temps de rétention de la gardienne, des intempéries, bref). Je ne stocke plus et j'économise du papier (encore que le bilan carbone des tablettes ne soit pas si positif). Il restera toujours un marché (confidentiel) pour les beaux livres et la bibliophilie. Le livre deviendra un objet d'art. Mais tant qu'on a le contenu, où est le problème ?
Le New-York Times a récemment titré de manière provocatrice : " est-ce encore la peine de publier en papier" ? Je ne crois pas que Matthieu Pigasse, pourtant prompt à "destroy his businesses" ne soit allé aussi loin concernant Le Monde !
Les enjeux de développement durable obéissent à la même logique. Des secteurs entiers de l'économie doivent s'adapter. Certains le feront sereinement en anticipation, d'autres ne voudront pas voir les évolutions : trop dangereux de s'éloigner de son core business. Les hommes en place ont leur importance : visionnaire, réactionnaire, prudent, anxieux, aventurier...ce qui est certain, c'est que les gagnants de la bataille seront les plus adaptatifs, y compris à la tête d'organisations parfois aussi lentes que des paquebots.
Les échelles de temps sont difficiles à appréhender pour les décideurs. L'automobile a subi de plein fouet la crise, allant même jusqu'à la faillite de certains géants. Le pari de Renault sur la voiture électrique, dans un contexte de fin de prime à la casse, et avec encore beaucoup d'incertitudes sur la technologie, force à la fois l'admiration et la crainte. Pari risqué. Ou adaptation audacieuse.
Le tournant des énergies renouvelables ne fait aucun doute. Pourtant qui aujourd’hui prendra le risque de se lancer dans un mix énergétique qui ne contienne qu'une part très importante d'EnR, au détriment du charbon ou du nucléaire ?
Pour certains businesses, ça chauffe. Pour d'autres, c'est du middle term. Mais le constat est le même : mourir ou s'adapter. Le darwinisme économique a encore de beaux jours devant lui !
16:02 Publié dans Changer | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note


